Redonner confiance, renouer avec les savoirs de base

Depuis 20 ans, l’association Clé (Compter, lire, écrire), implantée à Ermont (95), propose des parcours de soutien aux personnes confrontées à l’illettrisme. La structure anime, avec un réseau de 115 bénévoles et 3 permanents, une douzaine d’ateliers de réapprentissage des savoirs de base, en lien avec la vie professionnelle, le code de la route, les usages numériques, les écrits administratifs, la gestion d’un budget, etc. Des suivis « sur mesure » sont proposés aux personnes qui franchissent le seuil, accueillies d’abord pour une session d’échange, de positionnement, d’expression des besoins, qui permet de mettre en place des parcours de formations individualisés avec un bénévole. L’action culturelle n’est pas oubliée, avec des ateliers et groupes d’échanges déclinés autour du théâtre, des jeux avec les mots, de « parler ensemble » pour faciliter les prises de parole en public, l’aisance à l’oral, la reprise de confiance,…

Les acteurs de la prévention et de la lutte contre l’illettrisme le savent bien : restaurer l’estime de soi est un moteur fondamental pour des personnes qui s’emploient souvent à passer sous silence les difficultés quotidiennes qu’elles traversent, empêchées face à la lecture, l’écriture, le calcul, et tout particulièrement aujourd’hui à l’heure du déploiement de services reposant sur les usages numériques.

Au-delà des activités courantes de l’association, de nombreuses interventions sont programmées hors les murs : dans les maisons d’arrêt, sous la forme de permanences au sein de la Maison de la Justice et du Droit (MJD) d’Ermont (qui a pour mission d’informer et d’accompagner les citoyens dans leurs démarches et sur des sujets de la vie quotidienne), auprès des agences Pôle Emploi, par le biais de conférences et d’actions de sensibilisation auprès des collectivités, des entreprises, des acteurs locaux, etc.

Les équipes de Clé répondent à toutes sortes de demandes, de besoins : création d’un CV, la préparation à un entretien d’embauche, passage du permis de conduire, etc. Le besoin d’appui pour mieux accompagner la scolarité des enfants représente pour les habitants du quartier un ressort très fort pour faire appel aux services de l’association.

« Je voudrais aider davantage mon enfant à faire ses devoirs », « je ne comprends pas bien ce que l’école me demande avec ce dossier », …, autant de sources de motivation qui poussent à demander un appui.

« Nos partenaires locaux (des prescripteurs comme les missions locales, les agences Pôle Emploi, mais également d’autres organismes comme les auto-écoles, entreprises, groupes scolaires, etc.) nous envoient régulièrement des personnes en difficulté. Nous nous employons à faire connaître le travail de notre association auprès des acteurs du territoire, en commençant par expliquer les spécificités de l’illettrisme, et son caractère parfois plus difficile à reconnaître. Bien sûr, nous connaissons les structures locales qui peuvent répondre à d’autres situations et nous leur envoyons par exemple les personnes pour qui le français est une langue étrangère. C’est très important de pouvoir répondre finement aux besoins des personnes qui souhaitent changer de vie en maîtrisant mieux la lecture, l’écriture, le calcul », explique Audrey Colnat, Directrice de l’association.

Pour Gelitha, qui a participé à la campagne de sensibilisation « Face à l’illettrisme, vous n’êtes pas seuls » dans le cadre des Journées nationales d’action contre l’illettrisme 2018 (voir plus bas) : « On ressent une vraie honte lorsqu’on a tant de mal à comprendre les papiers, lorsque ce sont vos enfants qui remplissent pour vous les papiers administratifs, etc. C’est une amie qui m’a parlé de l’association, j’ai décidé d’essayer, et je me suis tout de suite sentie « chez moi ». J’ai parlé de ma démarche à mes enfants, autour de moi et j’en suis fière. C’est pour cela d’ailleurs que j’ai accepté de poser pour les affiches de la campagne, c’est ma façon de remercier l’association pour son travail, et de dire à d’autres « Pressez-vous, venez, poussez la porte ! Vous pouvez réapprendre, même à 90 ans, à 100 ans ! »

Patrick et Bernard, les apprenants qui ont également participé à cette campagne, en témoignent aussi. « C’est ma directrice qui m’a proposé de me former », précise Patrick. « Je suis agent de voirie et j’avais des difficultés pour calculer des distances, une surface, laisser une consigne à mes collègues, etc. En fréquentant Clé, on m’a même conseillé l’atelier théâtre pour être plus à l’aise à l’oral, mieux articuler. J’ai témoigné récemment dans une conférence pour parler de mon parcours, j’ai fait un vrai chemin depuis mon arrivée à Clé ! ». Pour Bernard, la motivation est arrivée après un divorce : « Mon ex-femme remplissait les papiers, s’occupait des démarches. Je me suis senti perdu et je me suis dit : « si tu ne te bouges pas, personne ne le fera pour toi ». Il ne faut pas se laisser enfermer dans une image négative, se décourager, je suis là pour témoigner qu’on peut se lancer. »

Ces histoires de réussites sont très importantes. L’association s’appuie sur ces « ambassadeurs » pour passer le relais, « recharger les batteries » des apprenants. « Récemment, explique la directrice, nous avons fait intervenir d’anciens illettrés auprès d’un groupe engagé sur le passage du code de la route et que nous sentions en phase de démotivation. Ils sont venus témoigner, leur dire de s’accrocher. C’est très précieux, on est plus facilement convaincu par ceux qui ont rencontré la même situation. »

Pour les bénévoles qui les accompagnent, un même engagement : « nous adaptons nos contenus, nos interventions aux besoins de chacun. Nous voyons tous les jours les progrès accomplis. » Ci-contre, quelques bénévoles aux côtés d’apprenants et de permanents de l’association.